Olivier Hémar cofondateur de MARGO

Le constat de l’INSEE et le paradoxe de la croissance française

« La croissance française résiste à +0,9 % d’acquis à mi-2026, mais l’impact de l’IA sur l’activité reste encore modeste ».

Cette disparité étonne les analystes familiers des indicateurs américains. Si l’Hexagone avance de manière constante, la progression demeure timorée. L’influence de l’IA sur la productivité d’ensemble s’avère encore imperceptible, tandis que les investissements tardent à produire des conséquences tangibles à grande échelle. Face à cette inertie inattendue, les dirigeants cherchent à identifier les blocages, alors que les projections anticipent une transformation radicale des systèmes productifs. Le cofondateur de MARGO, Olivier Hémar, propose une analyse de cette situation économique.

Les raisons structurelles du décalage avec les États-Unis

Plusieurs facteurs structurels expliquent le retard français face aux États-Unis, notamment la faible intégration native des technologies de l’information dans son économie. Cette caractéristique ralentit la vitesse de déploiement de l’intelligence artificielle.

À titre de comparaison, les entreprises américaines possèdent des infrastructures numériques plus matures, exploitent les innovations logicielles avec une plus grande agilité. « Par rapport aux US, on a un tissu économique moins IT donc l’adoption est plus longue pour la France » souligne Olivier Hémar. 

La stratégie d’investissement diffère également d’un continent à l’autre. Les acteurs français choisissent une approche prudente et ciblée, évitant les dépenses massives sans garantie de retour sur investissement.

Cette prudence limite les risques financiers à court terme. En contrepartie, elle retarde l’apparition des gains macroéconomiques globaux.

De plus, l’usage actuel de l’IA se cantonne souvent à l’échelle individuelle, se limitant aux tâches quotidiennes isolées. Ces initiatives personnelles améliorent le confort sans modifier la performance générale.

Néanmoins, des directions étudient des applications précises, telles que l’expérience client, qui apportent des avantages indirects. Pour l’heure, l’INSEE éprouve encore des difficultés pour mesurer précisément ces changements qualitatifs.

Malgré les promesses de hausse massive de productivité et de transformation par l’IA, les organisations font face à une réalité bien différente. « On est encore beaucoup sur l’expérimentation, donc on est face à une multitude d’usages isolés ». Les dirigeants gérant de nombreux usages d’IA locaux et isolés sans coordination globale réelle.

L’espoir d’une croissance réelle ne peut se concrétiser par une simple superposition d’IA aux structures existantes. Les responsables doivent engager une refonte intégrale et systémique de la gestion des flux opérationnels. La préparation des structures est une étape longue et indispensable, bien que souvent sous-estimée par les entreprises. 

Les conditions pour libérer le potentiel de l’IA

Une croissance grâce à l’IA exige que les entreprises réunissent plusieurs piliers fondamentaux, à commencer par une vision stratégique limpide. Il incombe à la direction de définir les problématiques métiers à résoudre, car chaque projet doit viser un gain tangible et mesurable.

Investir sans objectifs clairs mène inévitablement à l’échec. La technologie doit se mettre au service de la performance opérationnelle plutôt que de céder à un simple effet de mode.

« Une IA brillante sur des données médiocres produit des résultats médiocres ».

Pour que les algorithmes soient efficaces, les données doivent s’appuyer sur des informations fiables. Cela impose donc un travail rigoureux de nettoyage et d’organisation des bases de données.

De plus, l’unification des systèmes est cruciale : abattre les barrières techniques entre les services permet une circulation fluide des données, indispensable à la pertinence des analyses. Enfin, l’adoption par les collaborateurs est le moteur du succès. Sans une conduite du changement efficace et une formation adaptée, l’outil numérique perd toute sa valeur ajoutée.

L’IA doit donc être fusionnée aux processus métiers dès leur conception, tout en s’appuyant sur une industrialisation garantissant contrôle et auditabilité.

Pour illustrer, le cas pratique d’une direction financière. L’objectif initial est de faire évoluer le rôle des collaborateurs, les orientant de la saisie vers l’audit et le contrôle.

 La première phase consiste à établir une plateforme de données unifiée, centralisant les informations et éliminant les duplications.  « Transformer l’équipe finance pour qu’elle soit plus dans le contrôle et l’audit que dans la production de chiffres ».

La deuxième phase se concentre sur l’humain, avec des formations. Le succès final, basé sur l’alignement entre la technique et l’humain, permet à la direction financière de gagner en fiabilité et réactivité.

ROI et réalités de l’IA : les succès sectoriels et freins 

Certains secteurs obtiennent déjà des résultats concrets. « Prédiction des ventes et des comportements […], détection de la fraude (finance), imagerie (santé par exemple) » . 

En logistique, l’optimisation des stocks et des trajets par algorithmes réduit significativement les coûts énergétiques. La finance déploie massivement des systèmes d’analyse en temps réel pour repérer instantanément les fraudes.

Dans la santé, l’IA assiste les médecins en améliorant la rapidité et la précision des diagnostics par imagerie médicale.

Ces cas d’usage partagent une caractéristique commune : un retour sur investissement rapide. En répondant à des besoins opérationnels clairs et immédiats, ils s’imposent comme des priorités au sein des programmations budgétaires.

Malgré cette volonté, les dirigeants affrontent des difficultés qu’ils n’avaient pas anticipées. Le manque de qualité et la fragmentation des données freinent les projets car leur exploitation exige un nettoyage long et coûteux.

La rareté des profils de spécialistes, tels que les data scientists, constitue un frein majeur en raison de leurs rémunérations élevées. Enfin, le coût de la formation des équipes reste sous-évalué. Transformer les méthodes de travail exige un investissement pédagogique permanent, puisque l’humain demande du temps, de l’écoute et des ressources.

Synthèse des enjeux budgétaires et industriels de l’IA

Malgré un contexte économique strict, les budgets IA continuent de croître, mais les entreprises exigent désormais : « Les budgets IA sont encore en croissance mais on demande un ROI plus rapide et plus clair qu’auparavant ». 

Cela met fin aux investissements exploratoires et pousse à l’industrialisation, l’objectif majeur de 2026. Cependant, la transition vers la production se heurte aux erreurs méthodologiques classiques.

Il est crucial de ne pas confondre le prototype et le produit fini, car comme le rappelle Olivier Hémar : « Penser qu’on peut industrialiser un POC (Proof of Concept ) : un prototype est très différent d’un produit ». Considérer l’IA comme un simple outil technique expose le projet à l’échec et à l’absence de contrôle des systèmes déployés.

L’adoption de l’IA expose les organisations à de nouvelles vulnérabilités, nécessitant une attention à la sécurité et à la gouvernance. Les risques incluent les cyberattaques visant les modèles mathématiques (empoisonnement des données) et les fuites d’informations sensibles dues à l’intégration de données confidentielles dans des outils publics.

« Penser au contrôle et à la supervision de l’IA dès le début des projets », alerte Olivier Hemar. La conformité avec le RGPD et l’AI Act européen est cruciale, guidant la sélection des partenaires technologiques et les décisions de souveraineté numérique.

Pour faire de l’IA un moteur de croissance en 2026-2027, cet expert conseille aux dirigeants de construire une plateforme technologique commune pour mutualiser les coûts et faciliter le contrôle des applications. Il est fondamental d’« investir autant dans l’accompagnement au changement que dans la technologie ». Enfin, l’IA doit être perçue comme une compétence transversale et non comme un métier technique isolé.

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