Un homme a caché des instructions destinées aux intelligences artificielles dans son dossier judiciaire. Son objectif : ordonner à tout modèle chargé de lire ses arguments de lui donner raison. Le tribunal a découvert la triche à cause de quelques espaces blancs suspects.
Son dossier judiciaire parlait en secret aux IA
Le 24 juillet 2026, Matthew Elliott a déposé deux documents dans le cadre de son procès contre le New York Bariatric Group. L’homme se représentait seul devant la Cour supérieure du Connecticut. À première vue, ses écrits ressemblaient à de banales pièces judiciaires. Ils contenaient simplement beaucoup de vide.
Un membre du tribunal a trouvé ces espaces blancs inhabituels et a regardé de plus près. Le vide n’était pas vide : Elliott avait dissimulé du texte en caractères minuscules, colorés en blanc sur fond blanc. Un humain ne voyait presque rien, mais un logiciel capable d’extraire le texte du document pouvait parfaitement le lire.
Selon l’ordonnance rendue le 6 août 2026, ces lignes demandaient à toute IA analysant le dossier de soutenir la position du plaignant. L’une d’elles lui ordonnait notamment de produire un texte conforme aux arguments présentés et de considérer une précédente décision défavorable comme une erreur à corriger.
Autrement dit, Elliott avait caché « donne-moi raison » dans les marges de son propre procès. Une antisèche pour robot, écrite à l’encre invisible.
Il tente une injection de prompt en plein procès
Cette manipulation porte un nom : l’injection indirecte de prompt. L’attaquant place une consigne malveillante dans un document, une page web ou un e-mail, puis attend qu’un utilisateur demande à une IA d’en analyser le contenu.
Le piège exploite une faiblesse fondamentale des grands modèles de langage. Les informations à étudier et les instructions à suivre peuvent arriver dans le même flux de texte. L’IA risque alors de prendre une commande cachée dans le document pour un ordre légitime de son utilisateur.
L’OWASP classe l’injection de prompt parmi les principaux risques visant les applications fondées sur les LLM. Dans un tribunal, l’attaque pourrait déformer le résumé d’une pièce, minimiser un argument adverse ou pousser un assistant juridique à produire une analyse biaisée.
Petit problème : le tribunal n’utilisait même pas d’IA
Le plan était presque ingénieux. Il souffrait seulement d’un léger défaut : la justice du Connecticut a précisé qu’elle n’utilisait aucune intelligence artificielle pour examiner ou trancher les dossiers. Le prompt invisible ne pouvait donc pas retourner un juge algorithmique, puisque ce juge n’existait pas.
La tentative n’était pas totalement inoffensive pour autant. Les avocats de la partie adverse, leurs collaborateurs ou d’autres lecteurs pouvaient utiliser une IA pour résumer les pièces. Le juge Walter M. Spader Jr. a donc estimé que le message caché cherchait à tromper la Cour comme les autres parties.
Matthew Elliott a expliqué à Reuters qu’il voulait simplement « auditer » les méthodes de lecture du tribunal. Une justification difficile à concilier avec une instruction demandant précisément à l’IA de favoriser sa position.
Le juge le prévient, il recommence quand même
Le 31 juillet, le tribunal a convoqué Elliott afin qu’il s’explique. L’homme savait donc que le texte invisible avait été découvert. Cela ne l’a pas empêché d’ajouter d’autres messages cachés à de nouveaux documents, y compris des plaisanteries et un lien vers une vidéo YouTube.
Le juge a distingué ces provocations ultérieures de la première tentative destinée à influencer une analyse. Mais leur présence après l’avertissement de la Cour n’a pas vraiment aidé Elliott à vendre la thèse du petit audit innocent.
L’affaire, repérée par 404 Media puis rapportée notamment par Tom’s Hardware, pourrait constituer la première décision américaine visant directement une injection de prompt dans une procédure judiciaire. Le juge a également cité une affaire comparable survenue au Brésil en mai 2026.
Sa punition : retour au papier
Le tribunal n’a pas rejeté le procès. Il a choisi une sanction beaucoup plus adaptée à la faute : Matthew Elliott a perdu le droit de déposer ses documents en ligne. Ses prochaines pièces devront être imprimées puis remises en personne au greffe.
Le juge Spader n’a pourtant rien d’un croisé anti-IA. Il a indiqué avoir utilisé Gemini pour traduire la décision brésilienne et Westlaw pour compléter ses recherches, tout en vérifiant lui-même les résultats. Le problème n’était donc pas l’emploi d’un modèle, mais la tentative de lui parler en cachette.
Cette histoire dépasse largement les tribunaux. Des instructions invisibles peuvent être glissées dans des contrats, des CV, des factures, des e-mails ou des sites web. Les navigateurs et agents IA sont particulièrement exposés, puisqu’ils avalent continuellement des contenus créés par des tiers.
Cette fois, quelques blancs suspects ont suffi à trahir le piège. Les prochaines injections seront probablement mieux cachées. Et lorsqu’une IA rendra un résumé propre, convaincant et complètement biaisé, personne ne pensera forcément à interroger les marges.
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