Pour nourrir Claude, Anthropic a choisi une méthode radicale, numériser des livres puis détruire leurs exemplaires papier.
Le projet Panama poursuivait un objectif démesuré, « numériser destructivement tous les livres du monde ». Une note interne recommandait la discrétion, afin d’éviter que ce chantier ne s’ébruite. L’affaire Bartz contre Anthropic PBC, jugée fin juillet en Californie, a levé le voile. Claude réclamait des textes longs, fiables et travaillés, publiés avant l’explosion générative de 2022. Les livres représentaient une matière idéale, grâce à leurs récits, leurs analyses et leur richesse stylistique. Anthropic espérait renforcer la précision et la cohérence de son modèle.
Des licences compliquées, des livres passés au massicot
Obtenir les droits sur des ouvrages numériques aurait imposé des négociations longues, coûteuses et parfois impossibles. Le cofondateur et PDG d’Anthropic parlait d’un parcours du combattant juridique et commercial.
L’entreprise s’est d’abord tournée vers des bibliothèques piratées, avant de conclure un accord de 1,5 milliard de dollars avec des auteurs. Elle a ensuite réduit son recours aux ouvrages obtenus illégalement pour limiter les risques juridiques.
Le tribunal a toutefois estimé que l’entraînement d’un modèle commercial ne constituait pas automatiquement une contrefaçon. Son raisonnement rapproche l’apprentissage d’une IA de celui d’un humain qui lit pour écrire. Une comparaison pratique pour les entreprises, mais moins rassurante pour les créateurs.
Anthropic s’est appuyée sur le fair use, qui autorise certaines transformations sans accord préalable. Ses prestataires découpaient les dos, ajustaient les pages, les numérisaient, puis jetaient les originaux. Le juge William Alsup a résumé cette logique, « l’un a remplacé l’autre ».
Pour gérer cette chaîne, Anthropic a recruté un responsable logistique, mobilisé des équipes et rempli des entrepôts. Les images judiciaires montrent des rayonnages chargés, des cartons étiquetés et des piles prêtes au scanner.
Une méthode légale qui laisse un goût amer
Les documents expliquent comment les ouvrages étaient préparés, scannés puis éliminés après traitement. Ils restent vagues sur leur destination finale, recyclage, décharge ou autre circuit.
Cette absence pose une question. Combien de livres peut-on détruire avant que cette pratique devienne préoccupante ? Car un ouvrage ne se réduit pas à son texte. Il représente aussi un objet culturel, parfois historique.
La Bible brandie par Donald Trump devant l’église Saint-Jean, le 1er juin 2020, l’illustre clairement. Pourtant, les États-Unis protègent peu leur patrimoine imprimé. Cette méthode profite donc d’un cadre particulièrement souple.
Si d’autres entreprises suivent cet exemple, aucun registre ne permettra d’identifier les ouvrages rares ou uniques menacés. Depuis 2022, certains proposent même de préserver les textes issus d’« auteurs pleinement humains ».
Anthropic promet une bibliothèque de recherche perpétuelle, mais cette ambition repose sur une contradiction évidente. Le juge Alsup rappelle que les lecteurs assimilent depuis des siècles les idées et les styles. Le vrai risque consiste désormais à laisser quelques plateformes absorber cette richesse sans en partager équitablement la valeur.
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