Les récentes avancées de l’IA en Chine à travers des modèles comme DeepSeek V4, remettent en question l’efficacité des stratégies protectionnistes occidentales. L’intelligence artificielle est devenue le fer de lance d’une nouvelle confrontation géopolitique, industrielle et culturelle.
La course à l’intelligence artificielle est-elle la nouvelle course spatiale ? Si oui, elle souligne l’absence stratégique de l’Europe actuellement. Francis Lelong, expert en souveraineté technologique et observateur aguerri des dynamiques internationales de l’IA, livre une analyse incisive des répercussions sociologiques de cette course technologique.
DeepSeek V4 et l’émancipation technologique chinoise
L’ascension de DeepSeek V4 est, selon Francis Lelong, un marqueur fort de l’inefficacité des sanctions américaines visant à freiner le développement de l’IA chinoise. En effet, loin de ralentir la Chine, ces mesures ont agi comme un puissant catalyseur.
Elles accélèrent une stratégie d’indépendance technologique déjà bien enclenchée. La Chine ne se contente plus d’acquérir des puces Nvidia. Elle les décortique pour mieux construire sa propre infrastructure.
À termes, Francis estime que « Les sanctions américaines sur le sujet n’auront absolument aucun effet, c’est juste retarder finalement l’émergence d’un choix stratégique politique chinois qui était déjà sur les rails. »
Cette logique s’inscrit dans une quête de souveraineté technologique quasi-totale. Elle s’étend du spatial au quantique, en passant par l’énergie et le nucléaire. La Chine vise ainsi une intégration verticale complète de la chaîne de valeur de l’IA. Elle vise son indépendance depuis les terres rares, dont elle détient un avantage compétitif majeur, jusqu’aux usages finaux des LLM.
L’enjeu n’est plus la simple performance d’un chatbot. C’est la capacité à proposer des LLM efficaces, ouverts et paramétrables pour les entreprises, à l’image du succès de Mistral AI en Europe. Cette compétition entre les « stacks » américains et chinois est, paradoxalement, bénéfique pour les clients mondiaux. Elle offre plus de choix, des coûts réduits et une innovation accrue.
L’IA, un soft power culturel et un levier de transformation sociétale
Au-delà des puces et des modèles comme DeepSeek V4, l’IA chinoise incarne une forme de « soft power » considérable. Les modèles d’IA ne sont en fait jamais neutres ; ils reflètent inévitablement les standards culturels et politiques de leurs concepteurs.
Francis Lelong met en garde contre l’appauvrissement de la diversité culturelle mondiale si un seul modèle dominant devait s’imposer. La Chine, tout comme l’Inde avec ses dialectes, intègre ses valeurs et sa culture dans ses outils d’IA. Et l’Europe se doit de faire de même.
La notion de « compute » est également revisitée. « À chaque fois qu’on ouvre un data center, c’est comme si le pays en question disposait immédiatement de plusieurs millions de cerveaux synthétiques à sa disposition. » explique Francis Lelong.
Dans un contexte de vieillissement et de déclin démographique mondial, le travail synthétique est appelé à prendre une importance croissante. Il déplace la valeur du travail humain vers le capital. L’IA devient ainsi le moteur de croissance indispensable pour éviter la stagnation économique.
Quant à la rétention des talents, Lelong se montre plus circonspect. L’affaire Manus, où Pékin a pris le contrôle d’une startup rachetée par Meta, est perçue non comme une réussite souveraine, mais plutôt comme un « mauvais signal ». Il est envoyé au marché et aux jeunes talents. Cette affaire révèle une tactique politique et une forme d’insécurité du régime plutôt qu’un réel enjeu de souveraineté technologique.
L’urgence européenne à trouver sa voie entre modèles américains et chinois
Entre DeepSeek V4 et ses concurrents occidentaux, Francis Lelong insiste sur l’absolue nécessité pour l’Europe de définir sa propre voie, distincte du modèle fermé et capitaliste américain, et du modèle ouvert mais fortement étatisé chinois.
L’Europe dispose d’atouts majeurs : ses universités, ses chercheurs, ses startups innovantes sur le haut de la chaîne de valeur (produits et applications). Cependant, elle manque cruellement d’une vision stratégique politique claire et partagée, ainsi que d’investissements suffisants pour construire des leaders européens comparables à Airbus.
L’impact de l’IA sur la société française et européenne sera rapide et profond dans les cinq prochaines années, touchant l’emploi, la richesse, les élections, la sécurité, la justice, l’éducation et la santé. Les leaders politiques, selon Lelong, sous-estiment encore l’urgence de cette transformation.
Quant aux entreprises, en particulier les PME, le conseil est clair : « Le point clé, c’est de ne pas se rendre dépendant d’un modèle. Il faut absolument aujourd’hui choisir des outils, développer, tester… être le plus agnostique possible. ». Rester agnostique, et choisir en fonction de la performance, du coût et des besoins de souveraineté, tout en soutenant les outils européens dès que possible.
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