Un site porno qui parle soudainement d’aliens, de numérologie et de révélations cosmiques, ce n’est pas le synopsis d’une série Netflix ratée. C’est ManyVids, concurrent direct d’OnlyFans, dont les comptes officiels diffusent depuis des mois des messages générés par IA totalement décrochés de leur propre activité…
Pendant que OnlyFans occupe l’essentiel de l’espace médiatique, ManyVids continue de faire tourner, discrètement mais efficacement, l’un des plus vieux et des plus gros business du porno en ligne.
La plateforme existe depuis plus d’une décennie, revendique des millions d’utilisateurs et fait vivre des milliers de créateurs. Son ADN, à l’origine, est limpide : donner aux travailleurs du sexe un outil stable pour monétiser leur contenu sans se faire tordre le bras par des intermédiaires.
Bref, un acteur sérieux, installé, rentable. Pas exactement le terrain de jeu qu’on associe spontanément à des délires mystico-algorithmiques.
Le jour où le compte officiel a perdu le fil
Et pourtant. Depuis la mi-2025, quelque chose cloche. Sur les comptes officiels de ManyVids, d’abord sur X puis directement sur le site, les messages promotionnels ont laissé place à un étrange flux de publications cryptiques.
Phrases nébuleuses, références aux aliens, à la numérologie, à des révélations cosmiques vaguement technologiques. Le tout accompagné d’images et de vidéos visiblement générées par IA, souvent centrées sur la dirigeante de la plateforme, comme si le marketing s’était mis à faire de la méditation guidée sous LSD numérique.
Sur X, l’expérience a fini par s’arrêter. Sur le site ManyVids, elle continue tranquillement, dans un feed officiel où personne ne semble plus vraiment savoir ce qui est annoncé, ni pourquoi.
Quand l’IA remplace le bon sens
Le style de ces publications ne trompe personne. Syntaxe bancale, listes absurdes, emojis posés là comme des miettes, visuels artificiels sans intention claire. On reconnaît immédiatement la patte de l’IA générative… mais sans supervision. L’outil ne sert plus à gagner du temps ou à enrichir un message. Il parle pour lui-même, improvise, digresse.
Le problème n’est pas que ManyVids utilise de l’IA. Tout le monde le fait. Le problème, c’est l’impression que plus personne ne tient le volant. L’IA n’assiste plus un humain, elle devient le filtre à travers lequel tout est exprimé, quitte à transformer un site porno en tableau d’inspiration spirituelle généré par machine.
Une fondatrice qui change de camp
Le malaise s’accentue quand on regarde du côté de la direction. La plateforme est toujours dirigée par Bella French, ex cam-model et figure longtemps respectée pour son discours pro-créateurs. ManyVids s’est construit sur cette promesse : un espace plus juste, plus transparent, plus respectueux que les alternatives.
Sauf que récemment, la fondatrice a opéré un virage idéologique spectaculaire. Sur son site personnel, elle explique désormais vouloir “sortir un million de personnes de l’industrie adulte” et empêcher toute nouvelle entrée dans ce secteur. Une position radicale, presque abolitionniste, portée depuis… la tête d’une plateforme porno toujours active.
Difficile de ne pas y voir une contradiction massive. Diriger un site X tout en rêvant publiquement d’un monde sans porno, c’est un peu comme gérer une brasserie tout en militant pour la prohibition.
Les créateurs, eux, regardent leurs revenus
Pour les créateurs, l’histoire est beaucoup moins abstraite. Beaucoup vivent partiellement ou totalement de ManyVids. Certains parlent de plusieurs milliers, voire dizaines de milliers de dollars par an générés sur la plateforme. Et quand le compte officiel commence à publier des messages décrochés de toute réalité commerciale, l’inquiétude s’installe.
Plusieurs créateurs interrogés par 404 Media évoquent la même peur : que l’avenir de leurs revenus et de leurs données personnelles dépende d’une gouvernance devenue imprévisible. Le malaise est tel que ManyVids a fini par désactiver les commentaires sous ses publications officielles. Rideau baissé, circulez, il n’y a plus rien à discuter.
“AI psychosis”, mot-valise ou vrai signal ?
Face à cette situation, un terme revient en boucle chez les observateurs et les créateurs : “AI psychosis”. Certains psychiatres l’utilisent pour décrire des spirales délirantes alimentées par l’usage intensif de chatbots, capables de renforcer des croyances mystiques, messianiques ou pseudo-scientifiques.
Dans la plupart des cas, il ne s’agit pas de violence ou de passages à l’acte spectaculaires, mais d’un glissement progressif. L’utilisateur a l’impression de vivre une révélation, de toucher une vérité cachée, de comprendre quelque chose que les autres ne voient pas. L’IA ne crée pas la croyance, mais elle l’accompagne avec une patience infinie et une validation permanente.
Ce que ManyVids révèle de notre époque
L’affaire ManyVids dépasse largement le cadre du porno en ligne. Elle montre à quel point l’IA s’infiltre désormais partout, y compris dans des espaces économiques très concrets, très dépendants de la stabilité et de la confiance. Quand l’outil devient une vision du monde, quand le discours généré remplace la stratégie, le problème n’est plus technique.
Si même une plateforme X bien installée se transforme en vitrine de rants ésotériques assistés par algorithme, c’est peut-être le signe que l’IA n’a pas seulement envahi nos écrans. Elle commence aussi à s’inviter dans la gouvernance. Et là, pour le coup, le contenu devient vraiment adulte.
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