L’intimité artificielle. Cette expression décrit une relation émotionnelle dirigée vers une interface. Elle désigne ce lien créé avec des programmes conçus pour simuler l’attention et l’affection. Sherry Turkle, professeure au MIT, étudie ces interactions depuis les années 1990.
Elle a observé l’évolution des jouets électroniques, des robots et des premiers assistants numériques. Les Tamagotchis marquaient déjà une étape visible. Les chatbots actuels étendent cette logique à la conversation permanente.
D’ailleurs, le marché des IA dites « compagnons » avance à vive allure. Les téléchargements montent, les usages se multiplient car leurs promesses séduisent. Ces applications qui promettent présence, écoute et soutien émotionnel.
Le marché des compagnons IA
En juillet 2025, les boutiques d’applications comptaient plus de quatre cents services de ce type. Apple Store en listait plus de deux cents. Google Play dépassait les deux cent cinquante. Ensemble, ces applications cumulent des centaines de millions de téléchargements.
Replika dépasse 10 millions d’utilisateurs. Character.AI annonce 200 millions de visites mensuelles. D’autres plateformes, comme Chai ou EVA AI, renforcent cette présence numérique. Les adolescents figurent parmi les publics les plus actifs. Trois jeunes Américains sur quatre avaient déjà échangé avec au moins un compagnon IA à la mi-2025.
Les cabinets d’analyse financière suivent ce mouvement avec attention. ARK Invest observe une croissance rapide. Le marché produisait déjà trente milliards de dollars en 2024. Les projections évoquent une valeur comprise entre soixante-dix et cent cinquante milliards en 2030.
Les chiffres attirent les grands groupes technologiques. Meta affiche un intérêt clair pour ces relations numériques. Mark Zuckerberg évoque souvent la solitude ressentie par une partie de la population. Il parle d’un manque de relations proches. Son discours présente l’IA comme une présence régulière.
OpenAI montre aussi une orientation relationnelle. Fidji Simo a confirmé l’arrivée d’un mode adulte sur ChatGPT. Ce service permettra des échanges à caractère érotique pour des comptes vérifiés. Le lancement est prévu pour le premier trimestre 2026.
X propose également ce type d’interactions. Sa waifu Ani adopte un style inspiré des animés japonais. Des utilisateurs la décrivent comme une compagne virtuelle à l’allure gothique.
Et pourtant, les premiers retours ne sont pas à la hauteur des promesses. Certains évoquent une dépendance émotionnelle, d’autres décrivent une fatigue mentale. Une phrase revient souvent sur les forums : « Cette application m’a traumatisé ».
L’intimité artificielle, une mauvaise idée ?
Les forums d’utilisateurs montrent un autre visage de ces compagnons IA. Sur le subreddit r/replika, les messages de mécontentement s’accumulent. Des personnes évoquent des avances sexuelles non souhaitées. Des limites posées par écrit ne sont pas toujours respectées.
Une étude menée par l’université Drexel en avril 2025 analyse plus de trente-cinq mille avis laissés sur Google Play Store. Huit cents cas décrivent des comportements jugés inappropriés. Les témoignages mentionnent des flirts persistants, des incitations financières et des photos explicites envoyées sans demande.
Certains utilisateurs parlent de détresse durable. Des adolescents disent subir des tentatives de séduction répétées. Les demandes d’arrêt ne stoppent pas toujours ces échanges. Les autorités commencent à réagir.
En janvier 2025 déjà, des organisations d’éthique technologique ont déposé une plainte auprès de la FTC contre Replika. Elles évoquent des pratiques commerciales trompeuses et une manipulation émotionnelle. Character.AI fait aussi face à plusieurs procédures judiciaires après le décès d’un adolescent devenu dépendant à un chatbot.
La Californie a adopté en octobre 2025 une première loi dédiée aux chatbots compagnons. Elle impose la mise en place de protocoles de sécurité. Le Royaume-Uni étudie un renforcement de son cadre législatif.
En Europe, l’Italie a infligé une amende de cinq millions d’euros à Luka Inc. pour violations du RGPD. Ces décisions restent limitées face à la puissance financière des acteurs américains et chinois. Ainsi, l’intimité artificielle avance, pendant que la protection des utilisateurs cherche encore sa place.
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