L’« IA souveraine » sonne comme une promesse d’autonomie stratégique. Mais derrière le slogan, la réalité est plus nuancée : dépendances déplacées, biais civilisationnels, régulation européenne sous tension et rivalité sino-américaine en toile de fond. Pour Yann Truong, la bataille de l’intelligence artificielle ne se joue pas seulement sur les puces ou les milliards investis, mais sur les normes culturelles et cognitives qui structureront le XXIe siècle.
L’intelligence artificielle n’est pas seulement une course aux performances ou aux levées de fonds. Elle est devenue un champ de tension géopolitique où se redessinent les rapports de force économiques, militaires… et surtout culturels. Derrière l’expression désormais omniprésente d’« IA souveraine », une question plus dérangeante se cache : parle-t-on d’une véritable autonomie stratégique, ou simplement d’une dépendance déplacée ?
À l’occasion de l’AI Impact Summit, Yann Truong, professor of Digital Management et Director of MSc and International Programs à l’ESSCA, décrypte les angles morts de cette bataille technologique.
IA souveraine : autonomie réelle ou dépendance déplacée ?
La réponse est moins binaire qu’on pourrait le croire.
Construire une « IA souveraine » signifie développer des capacités propres en matière de modèles, de recherche, de talents et d’écosystème industriel. L’émergence d’acteurs comme Mistral en France illustre cette volonté européenne de reprendre la main sur la couche logicielle.
Mais la dépendance ne disparaît pas. Elle se déplace vers les couches inférieures de la pile technologique : GPU majoritairement fournis par Nvidia, cloud largement américain, silicium produit à Taïwan. L’Europe peut gagner en souveraineté logicielle tout en restant tributaire d’infrastructures critiques extérieures.
La vraie question n’est donc pas « dépendance ou autonomie », car aucun pays n’est totalement autonome technologiquement. Elle est ailleurs : quelles dépendances accepte-t-on, vis-à-vis de qui, et dispose-t-on de la capacité de les renégocier ou de les substituer si nécessaire ?
La souveraineté ne signifie pas autarcie. Elle désigne la capacité à maîtriser ou sécuriser les technologies jugées critiques pour son bien-être, sa compétitivité et sa capacité d’action, sans dépendance structurelle unilatérale. Sans progrès sur le silicium et les infrastructures stratégiques, le terme restera cependant davantage une ambition qu’une réalité.
Les modèles d’IA portent-ils une empreinte civilisationnelle ?
Oui, mais pas au sens caricatural du terme.
Les modèles n’embarquent pas « l’âme » d’un pays. En revanche, ils émergent dans des écosystèmes culturels, économiques et réglementaires spécifiques, et cela laisse des traces.
Les données d’entraînement reflètent des environnements linguistiques et médiatiques situés. Les grands modèles américains sont massivement nourris par des corpus anglophones issus d’écosystèmes occidentaux, ce qui peut favoriser certaines normes : primauté de l’individu, culture du débat contradictoire, références juridiques anglo-saxonnes.
À l’inverse, les modèles développés en Chine évoluent dans un cadre réglementaire et discursif où la stabilité politique, l’harmonie sociale et la souveraineté informationnelle occupent une place centrale.
Il y a aussi les choix d’alignement : quelles réponses sont jugées acceptables, quels sujets sont filtrés, quelles sensibilités sont intégrées ? Ces arbitrages sont réalisés par des équipes humaines inscrites dans un contexte normatif donné. Chaque décision technique devient une décision politique.
L’IA n’est pas neutre et ne le sera jamais. Selon Yann Truong, c’est l’un des risques géopolitiques les plus sous-estimés en Europe.
L’Europe peut-elle trouver l’équilibre entre régulation et puissance ?
La tension est manifeste.
L’AI Act a été conçu comme un outil de protection. Mais il est perçu par une partie de l’écosystème comme un frein réglementaire intervenant avant même la maturité industrielle du secteur européen.
La question stratégique est de savoir ce que l’on régule et à quel niveau. Réguler les usages à haut risque est légitime. En revanche, appliquer aux modèles fondationnels les mêmes contraintes qu’aux applications grand public peut pénaliser les acteurs européens qui développent ces briques essentielles, sans réellement contraindre les géants déjà dominants.
La souveraineté suppose que la régulation soit pensée comme un outil stratégique et non uniquement comme un garde-fou. L’équilibre crédible ressemblerait davantage au modèle Airbus qu’au modèle RGPD : investissement coordonné, tolérance au risque, régulation intervenant après la constitution de capacités industrielles solides.
L’Inde, véritable troisième voie ?
L’Inde affiche clairement l’ambition d’une autonomie stratégique. Son positionnement simultané au sein du Quad avec les États-Unis et des BRICS avec la Chine illustre cette volonté de ne pas choisir.
Pour autant, les contraintes structurelles sont fortes. Le pays dépend massivement des infrastructures américaines, tout en maintenant des relations économiques profondes avec la Chine.
Sa force réside ailleurs : un marché intérieur de 1,4 milliard d’habitants, une diaspora technologique influente dans la Silicon Valley et une capacité à jouer sur plusieurs tableaux. À court terme, cette ambiguïté stratégique fonctionne. À moyen terme, elle pourrait devenir intenable si la rivalité sino-américaine s’intensifie.
La « troisième voie » n’est viable que si les deux pôles ont intérêt à la maintenir.
Le véritable champ de bataille : culturel plus que militaire
L’IA est une technologie à usage général. Elle transforme l’économie, la défense, l’éducation, les médias.
Mais selon Yann Truong, le terrain décisif est culturel.
L’IA générative devient une infrastructure cognitive. Elle rédige, traduit, résume, conseille. Elle intervient dans la production du langage et de la connaissance. Celui qui contrôle ces infrastructures influence les médiations culturelles mondiales.
La confrontation dépasse la simple compétition économique. Elle porte sur les normes de vérité, sur les cadres cognitifs et symboliques du XXIe siècle. L’IA pourrait devenir un levier de puissance culturelle comparable à Hollywood ou à l’anglais comme langue scientifique, mais avec un impact plus structurel encore.
Et ce n’est qu’un début. Les recherches avancent vers des modèles dépassant les grands modèles de langage actuels, vers des formes d’intelligence artificielle plus autonomes et plus opaques. Les inquiétudes sur les risques existentiels ne relèvent plus uniquement de la science-fiction.
Adapter les modèles sans fragmenter Internet : mission possible ?
Oui, à certaines conditions.
Il est techniquement possible d’adapter des modèles aux contextes linguistiques et culturels locaux via des données régionales, du fine-tuning ou des équipes d’alignement spécifiques, sans fragmenter Internet.
Mais cela suppose des standards techniques communs, une forte interopérabilité et une circulation ouverte des connaissances.
Le risque de fragmentation apparaît lorsque l’adaptation culturelle devient un instrument de souveraineté informationnelle fermée, avec des normes incompatibles et des écosystèmes cloisonnés.
L’enjeu n’est pas l’adaptation locale en soi, mais la gouvernance.
Vers une nouvelle guerre froide technologique ?
Un monde composé d’écosystèmes d’IA fermés pourrait réduire certaines vulnérabilités mutuelles. Mais il créerait aussi des standards divergents, une course aux armements algorithmiques et des difficultés majeures de vérification des systèmes militaires.
L’analogie avec la guerre froide est tentante, mais imparfaite. La dissuasion nucléaire reposait sur une symétrie relativement lisible. L’IA fragmentée, elle, évolue dans un environnement où les capacités sont difficilement vérifiables et où la vitesse de développement rend l’équilibre instable.
Le scénario le plus déstabilisant serait une fragmentation partielle : des blocs officiellement séparés mais interconnectés par des flux de données, de talents et de composants que chacun tente de contrôler.
Nous sommes déjà en train d’entrer dans ce monde.
La vraie question n’est donc pas de choisir entre fragmentation et intégration. Elle est de savoir si des normes minimales communes sur la sécurité, la transparence et les usages militaires peuvent survivre dans un système multipolaire.
L’IA souveraine n’est pas seulement une question de puces et de serveurs. C’est une question de normes, de culture et de pouvoir. Et l’Europe joue, peut-être sans en avoir pleinement conscience, une partie bien plus large que celle de la seule compétitivité industrielle.
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